Gold coast

Elmore Leonard

Rivages

  • Conseillé par
    7 juillet 2010

    Le personnage du plouc tout juste sorti de ses marais, ignare et légèrement attardé, avec ce quelque chose d’indéboulonnable que confère la démarche arquée du cow-boy qui ne se détache de la terre que pour sauter sur son cheval, est une figure récurrente du roman noir américain.

    Jim Thompson lui consacre pas moins de trois livres, à chaque fois sous les traits d’un shérif minable qui trompe son monde derrière un air rustaud de façade pour mieux s’affranchir de la loi qu’il est supposé incarner. Chez Charles Williams, le plouc, cul terreux avec un alambic planqué dans sa propriété et un sourire goguenard aux lèvres en accueillant les autorités, est lui aussi remarquablement brillant.

    Elmore Leonard conserve ce côté crapuleux et son paravent de brutalité et de bêtise, sauf que lui ne cache rien derrière. Le plouc ne fait pas que jouer à l’abruti, il en est un jusqu’au bout des ongles. Roland est un homme de main de la mafia, une sorte d’électron libre qui n’a pas prêté de serment d’allégeance. Un jour il en a eu marre de promener les touristes, il a plaqué les crocodiles et le reste pour se faire gangster, aidé dans son nouveau plan de carrière par son absence totale de scrupules et son impressionnante carrure.

    C’est bien sûr un personnage secondaire, Leonard n’est pas fou au point de remettre les clefs du récit à un type qui planque ses muscles sous un costume bleu à paillettes (bon il n’y a peut être pas de paillettes mais c’est tout comme), son crâne épais de néandertalien bien à l’abri sous le galurin de pèquenot ramené sur le font à l’aide d’un unique pouce pour saluer ces dames. Roland est en représentation, il est Le plouc, sauf qu’il est le seul à ne pas s’en rendre compte, personne n’ayant le courage de discuter du sens des convenances et du bon goût vestimentaire avec lui.

    Lorsqu’on le contrarie soit on apprend à voler, soit on s’écrase sur le bitume dix étages plus bas. Bon d’accord, il y avait une piscine, mais Leonard ne précise évidemment pas si Roland était au courant. Rien d’étonnant donc à ce qu’il vole la vedette aux personnages principaux. Un parrain passe l’arme gauche laissant à sa veuve quelques millions de dollars qu’elle ne pourra toucher qu’à la condition de ne jamais plus coucher avec un homme. Il n’est pas précisé si elle peut se consoler avec une femme, ça ferait désordre dans le milieu puritain de la mafia où le mari peut tromper sans vergogne sa femme, et le parrain ne s’en ait pas privé, alors que l’épouse est tenue à une respectabilité qui n’est pas seulement de façade.

    Si le plouc est lui juste une façade, derrière c’est du vent, la veuve elle c’est l’inverse, un être entier et nu qui ne peut rien dissimuler. Il est beaucoup question de façades, de jeux, de verni et d’apparences dans Gold Coast. Le deuxième personnage principal, Cal Maguire, appelons le « le héros », ce qu’il n’est pas précisément, s’est illustré en cambriolant un club, enfin ses vestiaires : les joueurs de golf du dimanche, hommes et femmes, sont envoyés nus tous ensemble sous la douche pendant que les malfrats les délestent de leurs portefeuilles. Une idée amusante du mafieux susmentionné, vexé de ne pas avoir été admis dans le club. L’ennui est qu’il n’a pas eu le temps de payer Cal avant de mourir, notre héros (après un séjour en prison, écourté du fait d’un vice de procédure) part donc en Floride lui réclamer son dû. Il tombe sur la veuve, laquelle ne fait pas de difficulté pour raquer, et encore moins pour passer ensuite au lit, bravant l’interdit marital posé par un mec qui se dessèche dans sa tombe depuis un bon moment. Manque de bol, le type chargé de s’assurer que l’interdit demeurera est justement ce sacré Roland, lequel lorgne autant sur la veuve que sur ses millions et se moque comme d’une guigne de la mafia.

    Gold Coast c’est donc l’histoire de deux malfrats qui désirent la même femme, scénario que l’on pourrait croire épuisé depuis longtemps, mais c’est sans compter l’idée particulière que Leonard se fait du milieu. Le crime même est de l’amateurisme, il faut voir avec quelle désinvolture ces truands salopent le boulot, du premier minables venu jusqu’au ponte de la mafia, tous semblent mettre un point d’honneur à ne pas encombrer le patrimoine génétique de l’espèce avec leurs gènes délictueux. Il faut croire que la nature humaine se fait violence pour se vouer au crime : s’y engager entraîne immanquablement l’ablation de toute faculté de discernement, de toute prospection logique, et surtout de toute rigueur d’exécution. Chez Leonard, le malfrat de base n’a aucune conscience professionnelle, dès lors, inévitablement les plans foireux ne donnent pas les résultats escomptés. Pour prendre la mesure exacte de cette aberration que constitue la carrière criminelle, il suffit de se pencher sur les rares personnages qui ont emprunté une autre voie : les dresseurs de dauphins font des heures sup pour bavarder avec leur partenaire aquatique, et lorsque la veuve veut fuir les petits tracas criminels, où se réfugie t’elle, chez sa fille, à Hollywood. Ironiquement, le seul personnage du livre qui semble avoir des préoccupations normales est une actrice de seconde zone qui vit sur un plateau sous la férule d’un réalisateur incompétent et dont les seuls problèmes sont un mari cascadeur plâtré et un texte mal traduit à apprendre. Si c’est à l’acteur d’incarner la normalité, (travail sérieux, foyer, tout ça…), on comprend que les malfrats et assimilés, qui eux n’ont pas l’exutoire du jeu, se comportent de manière à peu près irrationnelle. Leonard n’a plus qu’à corser son récit d’une bonne dose d’imprévisibilité et de méchanceté pour dynamiter le tout.